
Lettre à Martine Oulabou . Photo: Droits réservés/Gabon Intelligent
Dans une lettre adressée à Martine Oulabou, martyre de la lutte syndicale au Gabon assassinée en 1992, Stéphane Mangadza interroge l’état de l’école gabonaise et la fidélité à son combat. Entre hommage et exigence de vérité, il appelle à rompre avec l’habitude de l’attente et à rendre enfin à l’école sa dignité républicaine.
Oulabou,
Je t’écris comme un fils écrit à une mère de conscience. Quand tu es morte, j’étais encore un enfant. Et pourtant, des années plus tard, je me retrouve à te parler comme si tu venais de partir, tant la situation donne l’impression de tourner en rond.
Je vais être direct, Oulabou. L’école gabonaise n’a pas changé comme elle aurait dû changer. Elle s’est fatiguée. Elle s’est habituée. Et le pays, au lieu de la relever, a appris à vivre avec sa souffrance, comme si l’inacceptable était devenu normal.
On a remplacé la dignité par l’attente. L’attente d’un dossier. L’attente d’un acte. L’attente d’une vacation. L’attente d’un salaire complet. L’attente d’un tableau, d’une craie, d’un minimum de moyens. L’attente, encore et toujours. À force, l’attente n’est plus un accident. Elle est devenue une méthode.
Quand des enseignants se sentent méprisés, quand les parents se sentent abandonnés, quand l’élève devient un dommage collatéral, ce n’est pas seulement une crise. C’est un échec de gouvernance.
Oui, l’État porte une responsabilité centrale. Parce qu’un service public d’éducation ne peut pas dépendre du courage individuel. Il doit reposer sur une administration fiable, des procédures claires, des délais respectés, des carrières suivies, une parole officielle qui explique, qui assume, qui corrige. Quand des enseignants se sentent méprisés, quand les parents se sentent abandonnés, quand l’élève devient un dommage collatéral, ce n’est pas seulement une crise. C’est un échec de gouvernance.
Mais je te dois aussi la vérité entière, Oulabou, parce qu’on ne sauvera pas l’école avec des excuses à sens unique. Dans la corporation, il y a des femmes et des hommes admirables qui tiennent malgré tout. Et il y a aussi des corrompus, des opportunistes, des vendeurs de facilités, des gens qui profitent des failles du système, qui salissent une cause juste et affaiblissent les enseignants intègres. Ils ne sont pas l’école, mais ils abîment l’école. Et tant qu’on refusera de le dire, on continuera de tourner en rond.
Le plus grave, Oulabou, ce n’est même pas la dispute entre adultes. Le plus grave, c’est l’enfant. L’enfant qui perd des semaines, des mois, parfois des années de stabilité. L’enfant qui vit dans l’incertitude de terminer les programmes scolaires. L’enfant qui comprend trop tôt que l’enseignement, au lieu d’être une fierté, est devenu pour beaucoup une voie vers la précarité. L’enfant qui saisit très tôt que l’école de la République ne garantit pas l’égalité des chances. Parce que lui, enfant de Makaya, ne bénéficiera jamais des mêmes conditions d’études que les enfants des hauts représentants de la République, installés dans le privé, avec des moyens et des protections. Et quand l’administration publique enseigne le contournement, elle fabrique une société de contournements.
Alors je te pose la question que personne n’aime entendre : qu’a-t-on fait de ton combat ?
On a commémoré ton nom. On a cité ton courage. Puis on a continué comme avant. On a laissé les mêmes humiliations se reproduire. Les mêmes lenteurs. Les mêmes blocages. Les mêmes discours. Les mêmes promesses. Les mêmes scandales. La même indifférence, parfois. Et au milieu de tout cela, les mêmes victimes : les élèves des familles modestes, ceux qui n’ont pas de plan B.
Oulabou, je ne t’écris pas pour attaquer un camp. Je t’écris pour dire que le pays doit arrêter de se mentir. L’école ne se relèvera pas tant qu’on refusera de traiter les deux maladies en même temps.
Oulabou, je ne t’écris pas pour attaquer un camp. Je t’écris pour dire que le pays doit arrêter de se mentir. L’école ne se relèvera pas tant qu’on refusera de traiter les deux maladies en même temps.
La première maladie, c’est l’irresponsabilité institutionnelle : l’administration qui bloque, la chaîne qui se perd, l’absence de clarté, la fuite devant les comptes à rendre.
La deuxième maladie, c’est la corruption interne : ceux qui transforment une injustice en commerce, ceux qui exploitent la détresse des collègues et des parents, ceux qui sabotent la crédibilité du combat.
Tu t’es battue pour une école digne de la République. Aujourd’hui, la République doit choisir si elle veut encore être digne de son école.
Et moi, comme un fils, je te fais une promesse simple. Je ne laisserai pas ton nom devenir une décoration. Je le garderai comme une exigence. Parce que la situation n’a pas changé, et c’est précisément pour cela qu’il faut parler. Avec calme. Avec courage. Avec vérité.
Oulabou, ton combat n’a pas été vain. Il est resté en suspens.
Et ce qui est en suspens peut encore être relevé.
Ton fils de conscience.
Stéphane MANGANZA
Citoyen Gabonais