
« Oligui doit partir », oui. Mais la démocratie doit absolument venir après. Photo: Droits réservés/Gabon Intelligent
Au Gabon, le débat public tourne en rond. Depuis des mois, une formule s’impose dans les conversations politiques, sur les plateaux, dans les tribunes et sur les réseaux sociaux : « Oligui doit partir ». Elle est devenue le centre de gravité de la vie politique. Elle exprime une impatience, parfois une colère. Mais elle dit très peu de ce qui doit suivre. Et c’est là que le débat se vide de son sens.
Depuis "l’élection" de Brice Oligui Nguema, la vie politique nationale semble prisonnière d’une alternative simpliste : rester ou partir. Le nom du président structure presque toutes les prises de parole. Mais à force de tout ramener à une personne, on finit par oublier l’essentiel : le fonctionnement du système lui-même.
Car une démocratie ne se résume jamais à la question d’un homme. Elle repose sur des règles, des institutions, des équilibres. Elle repose surtout sur la capacité d’un pays à définir ce qui ne dépendra jamais des humeurs du pouvoir.
« Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. »
Le départ d’un dirigeant ne suffit jamais
L’histoire politique est claire : les démocraties solides ne naissent pas des départs, mais des limites imposées au pouvoir. Montesquieu l’avait résumé avec une précision presque intemporelle :
« Tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; il va jusqu’à ce qu’il trouve des limites. »
Autrement dit, le véritable enjeu n’est pas seulement de savoir qui gouverne, mais quelles limites encadrent celui qui gouverne. Or, au Gabon, ces limites sont rarement au cœur du débat. On parle de départ, rarement de règles. On parle de personnes, rarement d’institutions.
Les questions essentielles reléguées au second plan
Dans l’espace public, certaines interrogations devraient pourtant être centrales. Quelle indépendance réelle pour la justice ? Quels contre-pouvoirs face à l’exécutif ? Quelles garanties pour des élections crédibles et incontestées ? Quelle place pour une presse libre et une opposition protégée ?
Ces questions existent, bien sûr. Mais elles restent en arrière-plan. Le slogan a pris toute la place. Et un slogan, aussi mobilisateur soit-il, ne remplace jamais une vision démocratique.
L’illusion du “après”
Beaucoup semblent croire qu’un départ ouvrirait automatiquement une nouvelle ère. L’histoire, pourtant, invite à la prudence. Dans plusieurs pays, des transitions politiques ont suscité d’immenses espoirs avant de déboucher sur des systèmes à peine différents des précédents. Changer d’homme ne change pas toujours les pratiques. Sans exigences institutionnelles fortes, les logiques de pouvoir se reproduisent.
Le véritable danger n’est donc pas le débat sur le départ. Le danger, c’est de ne pas préparer démocratiquement ce qui viendrait ensuite.
Ondo Ossa ne peut être placé hors du débat critique. Ses prises de position depuis le coup d’État de 2023 ont parfois évolué, parfois semblé ambiguës. Les interroger n’est pas lui faire offense.
Demander des comptes à tous, y compris à l’opposition
Une démocratie vivante ne se construit pas seulement contre le pouvoir en place. Elle se construit aussi par l’exigence envers ceux qui aspirent à gouverner. Interroger les leaders de l’opposition, leur demander des clarifications, examiner leurs positions n’a rien d’une attaque personnelle. C’est un réflexe démocratique normal.
À ce titre, Albert Ondo Ossa ne peut être placé hors du débat critique. Ses prises de position depuis le coup d’État de 2023 ont parfois évolué, parfois semblé ambiguës. Les interroger n’est pas lui faire offense. C’est exercer un droit de citoyen. Quels principes institutionnels défend-il ? Quelles garanties propose-t-il pour éviter la reproduction des dérives du passé ? Quelles limites accepte-t-il pour l’exercice du pouvoir ?
Une opposition qui aspire à gouverner doit accepter d’être questionnée avec la même exigence que le pouvoir en place.
Le rôle décisif des citoyens
Au fond, la question dépasse les responsables politiques. Elle concerne les citoyens eux-mêmes. Une démocratie réelle suppose des citoyens attentifs, critiques, exigeants. Des citoyens qui ne se contentent pas de slogans, mais qui demandent des explications, des engagements, des comptes.
Ce réflexe critique n’est pas une marque d’hostilité. C’est une preuve de maturité démocratique. Un pays ne devient démocratique que lorsque ses citoyens cessent de déléguer leur vigilance.
La question essentielle n’est pas seulement de savoir si Oligui doit partir. Elle est de savoir quelles règles doivent s’imposer à tous, aujourd’hui et demain. Une démocratie ne peut pas dépendre des personnes. Elle doit survivre à leur départ comme à leur arrivée.
L’Etat de droit d’abord
Le débat gabonais gagnerait à changer de centre de gravité. La question essentielle n’est pas seulement de savoir si Oligui doit partir. Elle est de savoir quelles règles doivent s’imposer à tous, aujourd’hui et demain. Une démocratie ne peut pas dépendre des personnes. Elle doit survivre à leur départ comme à leur arrivée.
Oui, Oligui peut partir. C’est une position politique légitime. Mais si ce départ n’est pas accompagné d’une exigence démocratique claire, il ne changera pas grand-chose. La démocratie ne vient jamais seule. Elle se prépare, elle s’impose, elle se construit.
Sans cette exigence, le pays risque de vivre une alternance sans transformation.
Avec elle, le départ d’un homme pourrait enfin devenir le début d’un véritable changement.